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Offshore ou not offshore : une question vieille comme le monde, ou presque...
par Isabelle Renard
Avocat associée, August & Debouzy
 
          
 
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On parle beaucoup d'outsourcing offshore ces temps-ci, pour vanter les mérites de la délocalisation vers des pays dits "low costs". On ne compte plus les déclarations de sociétés européennes ou américaines qui délocalisent développement logiciel, centre d'appel, tâches administratives, voire R&D, vers l'Inde, la Chine, les pays d'Afrique du Nord et bien d'autres.

Certains "réinternalisent", comme Dell son centre d'appel pour des problèmes de qualité, mais la tendance est nettement dessinée, c'est bien vers les contrées lointaines que se tournent les sociétés occidentales à la recherche de leurs marges perdues.

Bien sûr, les syndicats s'émeuvent, mais ils sont manifestement désarmés devant un problème qui les dépassent.

Certains gouvernement s'émeuvent eux aussi, car ils perçoivent bien que plus la prestation délocalisée est sophistiquée, plus est important le risque d'une véritable fuite de savoir faire, ce savoir faire qui est la seule richesse de la plupart des pays riches. Mais comment mettre en place un contrôle efficace sans remettre gravement en question nos systèmes d'économie libérale ?

Toutes ces questions sont largement débattues et nous ne nous y attarderons pas. Ce qui nous intéresse est la perspective juridique des opérations d'outsourcing offshore, dont on fait peu de cas mais qui met en évidence des problèmes que personne ne semble vouloir regarder en face.

1 - L'offshore est une opération destructrice d'emploi
S'agissant du problème social, une constatation s'impose : externaliser vers un pays lointain permet de se débarrasser purement et simplement de l'épineux problème de l'article L122-12 du Code du Travail (ou son équivalent européen), qui impose de transférer les salariés avec la branche d'activité à laquelle ils sont rattachés : les salariés concernés ne vont pas aller s'installer à Bengalore avec leur petite famille. Reste à les licencier, bien sûr sous réserve des protections sociales accordées par notre législation, mais l'équation de l'offshore reste simple : c'est une opération destructrice d'emploi, et pas seulement d'emploi à faible valeur ajoutée, comme on se plaît à le dire : l'offshore concerne de plus en plus les "cols blancs", avec la délocalisation de services financiers ou informatiques vers des pays à main d'œuvre hautement qualifiée et hautement moins coûteuse.

2 - Le contrôle d'une relation offshore est coûteux
L'externalisation instaure une dépendance entre l'entreprise externalisante et son prestataire, plus ou moins forte selon la prestation considérée. La contrepartie de cette dépendance est l'efficacité du contrôle que la société cliente exerce sur son prestataire. Pour cette raison, les contrats d'externalisation prévoient la mise en œuvre de différents "outils", tels que la mesure régulière de la qualité des prestations, l'audit ou le benchmarking. L'exercice de ce contrôle impose que le client maintienne en interne des personnes compétentes qui connaissent bien les fonctions externalisées, qui maîtrisent parfaitement la communication avec des équipes de langue et de culture différentes, et qui peuvent le cas échéant se déplacer sur place. Tout cela a un coût qu'il ne faut pas oublier dans le calcul des économies réalisées avec l'offshore. A titre d'exemple, on considère que la maîtrise d'œuvre d'une externalisation "normale" (même culture, prestataire proche) est d'environ 10% du prix du contrat. Il est à notre avis au moins du double si la relation est offshore.

3 - Il n'existe aucune protection efficace du savoir-faire et de la propriété intellectuelle
Quelle hérésie, me dira-t-on : et les clauses contractuelles, et la confidentialité, et la propriété intellectuelle ? Certes, tout cela est bel et bon dans notre petit hexagone bien protégé, voire notre périmètre européen. Mais sortis de là, qui va engager les frais d'un procès pour violation d'une clause de confidentialité ou de contrefaçon de logiciel dans un pays éloigné, et alors que de toutes façon le mal est fait parce que tout ce qu'il y avait d'important est passé dans le cerveau des prestataires locaux. Il ne faut pas se leurrer : délocaliser du savoir faire vers des pays avec lesquels il n'existe pas de communauté juridique et judiciaire revient à le perdre, et ce définitivement. Mieux vaut dès lors qu'il ne s'agisse pas d'un savoir faire stratégique.

4 - La sanction de la relation offshore est illusoire
Lorsqu'une externalisation donne de mauvais résultats, la règle du jeu contractuelle consiste à sanctionner le prestataire par l'application de pénalités, voire la mise en jeu de sa responsabilité si le préjudice subi par l'entreprise cliente est important. Et s'il n'obtempère pas, l'affaire est portée sur le terrain judiciaire.

Avec un prestataire localisé dans un pays low-cost, il ne faut pas se faire d'illusion : soit les choses se passent bien, et tant mieux.Soit elles se passent mal, et il ne faut pas espérer obtenir une réparation quelconque sur un terrain contentieux : soit parce qu'une décision aura été rendue en France, mais recevra avec grande difficulté un exéquatur , soit parce? que le débat est directement porté devant les juridictions locales, ; et celles ci seront peu enclines à prononcer une condamnation au détriment d'une entreprise nationale. Autrement dit, les règles du jeu sont fondamentalement différentes que lorsque l'externalisation se limite à un cadre hexagonal ou européen, et impliquent un risque financier avéré en cas de dysfonctionnement.

L'outsourcing offshore est, du moins pour les prestations à forte valeur ajoutée, un phénomène très nouveau. Comme tout ce qui est nouveau c'est fascinant, et ce d'autant plus que cela fait gagner de l'argent aux entreprises. Loin de nous l'idée de construire un plaidoyer contre le principe de l'offshore, mais nous tenons simplement à faire remarquer qu'avant de se lancer, il convient d'être lucide sur ses conséquences :

En savoir plus

- en terme social ;
- en terme de coût induit par le contrôle de la relation ;
- en terme de perte irréversible du savoir-faire considéré (s'il y en a) ;
- et en terme de risque financier en cas de préjudice causé par le prestataire.

Alors : protectionnisme ou libéralisme ? La question a encore de beaux jours devant elle…

Tribune publiée par Isabelle Renard le 04 février 2004.

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